«Frontières fermées, la Suisse ne tiendrait pas plus de quelques semaines»

Par Jean-Martin Büttner/Traduction: Pascal Schmuck. in 24 heures 10.02.2014

Pour le politologue et expert de l'UE Dieter Freiburghaus, le vote du 9 février ne peut que compliquer les relations entre la Suisse et Bruxelles.

 
Vous aviez déclaré qu'un non de la Suisse à la libre-circulation serait perçu par l’UE comme une déclaration de guerre. Vous maintenez?
Je le maintiens mais je ne crois pas que cela ira aussi loin. L’initiative est formulée de telle sorte que le Parlement peut l’appliquer sans devoir dénoncer les accords bilatéraux. En tout cas, il ne se passera rien durant les trois prochaines années qui remette en cause la libre-circulation.
Toute cette agitation est donc inutile?
Sûrement pas. La climat va se détériorer, ce que je juge dramatique. Le non de la Suisse va fâcher durablement l’Union Européenne et le pays risque d’en sentir les réactions, principalement au niveau des exportations et des grandes banques. Outre cette irritation, les négociations quotidiennes vont se compliquer. L’UE va réagir comme après le non à l’EEE en 1992 et au oui à l’Initiative des Alpes en 1994: elle va trainer les pieds, attendre et adopter un ton plus dur.
Quelles sont les conséquences pour l’UE?
Une question typique de la Suisse qui croit que l’UE a un immense intérêt envers elle. Chaque parti s’appliquera à réitérer son attachement à la libre-circulation, sauf pour certains cas bien particuliers. Prenez David Cameron, le Premier ministre britannique. Il évoque la sortie de l’UE mais il sait qu’il doit garder la libre-circulation pour compenser le recul de la population.
Les Cassandres avaient déjà prédit le pire après le Non à l’EEE...
Avec raison: la Suisse a connu douze années sans croissance et n’a pu conclure aucun nouvel accord durant dix ans. Certes le pays ne s’est pas effondré et ne s’effondrera pas non plus maintenant. Mais de là à dire que cette votation n’aura aucune conséquence sensible pour la Suisse, c’est faux.
La Suisse va-t-elle devenir encore plus dépendante de l’UE?
Ceux qui sérieusement souhaitent une Suisse indépendante relèvent du folklore ou n’ont aucune idée de l’imbrication des rapports internationaux. La Suisse ne pourrait pas survivre plus de quelques semaines si elle fermait réellement ses frontières. Les Suisse ont l’habitude d’être pragmatiques quand leurs intérêts sont en jeu.
Comment analysez-vous donc ce résultat ?
J’avais prédit que l’initiative serait clairement rejetée, je ne suis peut-être donc pas le mieux placé pour y répondre. Une remarque toutefois : on met à nouveau l’accent sur la densification, la crainte d’une surpopulation, de trains bondés, de logements trop chers, d’une Suisse complètement bétonnée.
Mais pourquoi les villes ont rejeté l’initiative alors que le texte a été soutenu par les citoyens qui sont le moins confrontés à cette densification ?
Cette contradiction montre que le résultat s’explique par une réaction à une modernisation fulgurante et angoissante. L’UDC a su s'offrir un coupable: l’étranger.
De quoi ont donc peur les Suisses ?
Que cela n’aille plus aussi bien que maintenant. Et plus ça va bien, moins il y a de chance que ça dure. Au risque de généraliser, je dirais que nous sommes restés des paysans dans l’âme : si la récolte est bonne, on craint que la prochaine ne soit détruite par la grêle ou la sécheresse. Ce scepticisme bien paysan vis-à-vis de notre bien-être est ancré dans nos mentalités. (24 heures)
 
 

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